Dyslexique, je me sens différente

Dyslexique, je me sens différente

Depuis qu’elle est toute petite, Sakura a des difficultés à s’exprimer, à lire, à parler. À 14 ans, elle a pu mettre un mot sur sa difficulté… La dyslexie, ce n’est pas une maladie, une maladie on la soigne. C’est un trouble, plus ou moins grave de la lecture et souvent de l’orthographe, qui handicape celles et ceux qui en souffrent à l’école mais aussi ailleurs (1).

Être invisible

J’ai toujours voulu faire comme si de rien n’était. Je voulais me faire remarquer le moins possible, du coup, je parlais très peu. J’essayais aussi de faire croire que je comprenais tout, et donc je répondais oui à toutes les questions. Je voulais montrer aux autres que j’étais normale, je ne voulais pas qu’ils me jugent trop sur le fait que je ne savais pas m’exprimer, que je ne savais pas vraiment lire. J’avais vraiment peur de me faire harceler, je voulais donc être la plus discrète possible.

Foutue

Même si depuis l’école primaire, je voyais des logopèdes, ce n’est qu’à 14 ans que j’ai appris que j’étais dyslexique. À 14 ans, j’ai enfin pu mettre un mot sur ce que je vivais. J’ai commencé à poser plein de questions à ma mère tellement je ne m’y attendais pas. Je me suis vraiment sentie mal quand elle m’a expliqué. Je me suis dit que ma vie était foutue, je pensais que tout le monde allait rigoler de moi et voir dans leurs propres yeux que j’avais une difficulté.
Aujourd’hui à 17 ans, je l’assume un peu plus car de plus en plus de gens le comprennent. Quand on me demande, souvent, ce que c’est, je ne sais pas trop quoi répondre parce que les autres posent trop de questions :  » ça fait quoi d’être dyslexique ? « ,  » ça fait quoi d’être bizarre ?  » Moi, on m’a simplement dit qu’être dyslexique, c’est avoir du mal à écrire et à lire, c’est tout.

Parler est compliqué

En lien avec ma dyslexie, j’ai également des difficultés à m’exprimer à l’oral. Exemple, quand je dois lire à voix haute en classe, je reçois des remarques comme « Oh le bébé, elle ne sait pas lire une phrase entière ». Depuis, je bégaye ou je perds mes mots. Je ressens alors un gros vide dans ma tête et je panique. Je me dis qu’on va me prendre pour une débile. J’ai peur que la personne en face de moi ne comprenne pas ce que je vais dire, j’ai peur de recevoir encore des réflexions du style « Pourquoi tu prends autant de temps pour dire une seule phrase?”, “Tu ne sais pas parler ou quoi ?!”. Parfois, je dis une phrase qui n’a rien à voir avec une autre et du coup, on m’insulte : “T’es handicapée ou quoi ?!”… Alors…je me tais.
Quand je dois parler, je n’aime pas qu’il fasse calme dans la pièce. Je préfère quand il y a du bruit comme cela on m’entend moins, on ne va pas entendre ce que je vais dire. Je n’ose plus rien dire, j’ai vraiment peur de parler. Au pire, si on ne me comprend pas, je dis à la personne “laisse tomber”.

Peu aidée

Mes parents ne m’ont pas beaucoup aidée pour surmonter cette situation. Lors de mes devoirs à la maison, ma mère me disait souvent de demander à mon père. Mais mon père rentrait tard du travail. Moi, je voulais qu’on m’aide à faire mon devoir et surtout qu’on m’aide à le comprendre. Fatigué de sa journée de travail, mon papa faisait mon devoir à ma place sans que je reçoive vraiment de l’aide, ce que je ne lui demandais surtout pas. Dans sa vision, cela me permettrait d’être tranquille. Évidemment, j’aurais aimé qu’il puisse m’aider dans mes cours.

L’éclaircie est pour demain

Heureusement, sur mon chemin, il y a eu des logopèdes. Elles m’ont aidée, elles m’ont comprise. Grâce à elles, j’ai pu réussir à me faire comprendre et à m’exprimer. Je me suis améliorée depuis 3 ans. C’est encore très compliqué pour moi mais je ne suis pas quelqu’un qui abandonne facilement. Dorénavant, je ne me dis plus que je ne pourrai rien faire dans la vie car je sais que je pourrai faire un jour ce que j’aime. J’ai rencontré une personne dyslexique de 50 ans qui faisait un travail qu’elle aimait. Pour moi, elle avait réussi dans la vie, cela m’a soulagée et cela m’a fait du bien. Il n’y a pas que moi dans ce monde qui a cette difficulté, d’autres personnes que moi vivent ce que je vis et ne baissent pas les bras.

(1) Dans la brochure : Le petit guide des dyslexiques, disponible gratuitement et en téléchargement sur le site de l’Association belge de Parents et Professionnels pour les Enfants en Difficulté d’Apprentissage (ADEPA), une multitude d’informations, de suggestions et de conseils permettent de comprendre et de vivre – aussi bien que possible – avec la dyslexie. Une définition du trouble est aussi proposée : “Est dyslexique celui dont les difficultés en lecture ne viennent pas de troubles intellectuels, neurologiques, sensoriels, ni d’un milieu social très défavorisé. Un enfant est dit dyslexique lorsqu’il éprouve des difficultés spécifiques et persistantes (par exemple des confusions auditives ou visuelles, des omissions, etc) lors de l’apprentissage de la lecture et, dans la plupart des cas, de l’orthographe”.

Auteure : Sakura, 17 ans, Chaudfontaine

Cet article a été produit lors d’un atelier Scan-R 

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Maman a perdu la mémoire

Maman a perdu la mémoire

Il y a presque cinq ans, la maman d’Émilie a eu un accident et a frôlé la mort. Si son corps s’est remis, elle a complètement perdu la mémoire, ne se souvient plus jamais de rien et oublie tout au fur et à mesure. Émilie nous explique comment elle continue à vivre avec une maman qui n’est plus celle qu’elle connaissait.

22 aout 2015

Simple date qui représente tellement de choses. Simple date qui a tout changé au sein de ma vie, au sein de ma famille. C’était un soir d’été, maman était en train de préparer le souper, mon père était sur son ordinateur. Moi, j’aidais maman à mettre la table. En revenant dans la cuisine, je l’entends me dire : « Emilie, je vais tomber », je lui ris au nez en lui disant d’arrêter de faire des blagues. Cependant, elle ne rigolait pas. Elle est tombée. La panique s’est installée à la maison, j’ai crié après mon papa afin qu’il vienne m’aider. Papa l’appelait mais elle ne répondait pas. C’est alors que sont arrivé·e·s ma petite sœur, 11 ans et mon petit frère, 5 ans. Voyant maman allongée sur le sol, ils ont pleuré et paniqué. Papa, lui, était en train de faire un massage cardiaque à maman et moi, j’ai pris le téléphone pour appeler les secours. Une fois appelés, je les ai attendus sur le palier avec mon frère et ma sœur. Les secours sont arrivés une dizaine de minutes après l’appel et dans le même temps, mon grand-père est arrivé pour nous prendre chez lui. Je ne me souviens plus de qui l’a prévenu mais il l’a été. Les secours ont emmené maman. Mon frère, ma sœur et moi sommes allés chez papy. Ce soir-là, nous avons beaucoup pleuré. Nous avions peur pour maman.

Retour à la maison

Maintenant elle va mieux. Le seul problème est qu’elle a perdu sa mémoire. Les relations sont plus tendues qu’avant. Je sais que la plupart des gens pensent que je devrais être contente qu’elle soit toujours là et quelque part, je le suis. Seulement, vivre quatre ans, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 avec une personne qui perd la mémoire toutes les 5 secondes est très épuisant. De mon point de vue, cet accident n’a eu aucune conséquence positive sur la personne que je suis aujourd’hui. En effet, je n’ai plus la patience de supporter ce genre de choses. Par exemple, sur une journée elle va nous demander une dizaine de fois, si pas plus, quel jour on est. Même avec mes amis, je n’ai plus la patience de me « disputer » ou de me « défendre » pour quoi que ce soit.

Tout réussir

De plus, je suis devenue une personne exigeante avec les personnes qui m’entourent et avec moi-même. Par exemple, si les gens ne correspondent pas à ce que j’attends d’eux, alors je ne chercherai pas plus loin et ne les considèrerai plus. En ce qui concerne mon exigence avec moi-même, je ne me permets plus de rater quoi que ce soit, une année, un sport, des études… Je ne peux pas décevoir mon entourage. Et j’ai l’impression d’être un objet de vantardise pour ma famille. « Waw je vais pouvoir dire à tous mes collègues que ma nièce fait l’université », voilà le genre de réflexion que j’entends assez souvent.

Furieuse

Cet accident a aussi fait de moi quelqu’une de très colérique. Pas tellement avec les gens mais plus avec ma maman. Les gens, pour autant que je les apprécie, me permettent d’oublier l’environnement familial. Selon moi, la colère va de pair avec la perte de patience que je ressens. Le moindre truc que ma maman va faire m’énervera.

Vie envolée

En ce qui concerne mon adolescence, j’ai l’impression d’avoir sacrifié beaucoup de choses pour mon papa. Il est la seule figure responsable que j’ai. Ma mère, elle, est réduite au stade d’adolescente. Quand je parle de sacrifices, ce sont les responsabilités qu’on m’a données, les mots qui m’ont été dits. Mon frère et ma sœur, étant les plus petit·e·s, étaient encore protégé·e·s et gâté·e·s de tous côtés, surtout par mon grand-père. Mais moi, j’étais la plus grande et je n’avais pas le droit de me plaindre. Il fallait que j’assume les tâches qu’à 13 ans nous ne devons pas assumer, le seul prétexte étant que j’étais la plus grande. Par exemple, selon eux, je devais faire le ménage, à manger, les lessives. Je n’ai donc jamais eu ma mère pour « m’apprendre » ces tâches, j’ai appris sur le tas. Avec le recul, je dirais que, à ce sujet, il est normal de donner un coup de main mais je n’étais pas la personne responsable qui devait établir les corvées ménagères. Selon mon grand-père, je suis responsable de ce qui est arrivé. Hors de question de dire de pareilles choses aux plus petit·e·s donc autant me le dire à moi.

Demain angoisse

Si maintenant je dois imaginer mon futur, j’ai peur. Peur car les médecins ne sont pas encore en mesure de dire si oui ou non la maladie est génétique. En effet, il s’agit d’une maladie rare et nous sommes censés avoir les résultats dans quelques mois. Donc j’ai peur d’avoir, moi aussi, cette maladie. Si tel est le cas, je pense que je demanderai à ce qu’on ne tente pas de me sauver si, un jour, je fais un arrêt cardiaque. Je ne veux pas infliger ça aux gens autour de moi et je ne voudrai pas vivre en étant « handicapée ». D’un autre côté, je sais que si je suis à risque, je ferai tout pour profiter de la vie avant qu’il ne soit trop tard. Avec le temps, j’espère aussi être une meilleure personne, être plus compréhensive avec les gens qui m’entourent. J’espère encore qu’un jour, j’arriverai à être plus indulgente avec ma mère. Si ce n’est pas facile pour moi, ça ne l’est évidemment pas pour elle. Pour terminer, je dirais que j’ai hâte de partir de chez moi, de partir loin. Peut-être que cela me permettra de reposer mon esprit mais aussi de prendre plus de recul par rapport à la situation.

Auteure : Emilie, 18 ans, Liège

Cet article a été produit lors d’un atelier Scan-R

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Ma mère est bipolaire

Ma mère est bipolaire

Il y a huit ans, Élisa, alors âgée de huit ans, comprend que les humeurs, les attitudes, les réactions de sa maman ne sont pas celles de tout le monde. Elle se rend compte aussi qu’il lui faudra vivre avec cette réalité très difficile.

La première crise

J’avais huit ans quand ma mère a fait ce que j’appellerai sa première crise. Suite à cela, elle doit être hospitalisée dans un hôpital psychiatrique (1) et je le vis très mal. Lorsque je lui rends visite, je la trouve au milieu de personnes qui, je trouve, sont retardées … Je n’arrive pas à associer l’état de ces gens à celui de ma mère.

Seule avec maman

Un an plus tard, gros changement : mon père part travailler un an en France. Je me trouve donc toute seule avec ma mère. À partir de ce moment, malgré mon très jeune âge, face à elle, l’adulte c’est moi… Comme rien n’est simple et que tout peut toujours être plus compliqué encore, ma mère commence à prendre ses médicaments avec de l’alcool (2) et elle devient alcoolique. Quand je dis à ma mère qu’elle doit arrêter de boire, je me fais presque punir. Elle me dit : « Ce n’est pas ton rôle, tu n’es pas l’adulte. Tu es l’enfant ». C’est tout le temps le même refrain énervant. Elle ne me comprend pas.

Ma mère est une enfant

Avec le temps, je me renferme de plus en plus, je me rends compte que je n’ai aucun souvenir de ma mère avant sa première crise. Pour moi, cette crise était celle d’un enfant qui n’a pas eu son bonbon au supermarché ! C’était très violent et mon cœur fragile s’est brisé en mille morceaux. À chaque fois que je veux grandir et évoluer, prendre mon indépendance, ma mère fait une crise et c’est fini, je dois tout recommencer.

Bipolaire ?

Ma mère est une bipolaire… Mais bipolaire, ça veut dire quoi ? La bipolarité, c’est une maladie mentale. L’humeur d’une personne atteinte par cette maladie change de tout ou tout, pour un rien, sans qu’on puisse, forcément, avoir une idée de ce qui a provoqué ce changement. Certains éléments, comme l’alcool et le tabac peuvent rendre ces crises plus graves encore. Ma mère fume et boit. Les crises, verbales et physiques, sont d’autant plus violentes… Quand elles explosent, ces crises sont toujours stressantes pour moi, je ne sais pas où me mettre, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment me situer par rapport à ça et c’est normal. Depuis que ces crises existent, je me dispute souvent avec ma mère et je me suis énormément accrochée à mon père. Lui a toujours été là quand il le fallait.

Qu’est-ce que la Communauté germanophone ?

Les suites

Comment j’imagine l’avenir ? L’avenir, je ne sais pas vraiment comment il sera, comment ça va évoluer… Cela dépendra du moment où je quitterai la maison de mes parents. Pour terminer, je crois qu’il faut vraiment parler de ses craintes, c’est important. Si on ne le fait pas, on se sent mal et on ne parvient plus à se confier.

(1) Alors qu’un hôpital ordinaire ou une clinique classique s’occupe des soins apportés au corps, un hôpital psychiatrique veille à une meilleure santé mentale de ses patient·e·s.
(2) À la base, évidemment, l’alcool n’est jamais recommandé. La prise de médicaments avec de l’alcool l’est encore moins : le second perturbe l’action des premiers. Inversement, les médicaments multiplient les effets de l’alcool.
(3) Quand on parle d’une personne bipolaire, on parle – en fait – d’une personne souffrant de troubles bipolaires. Bipolaire, à la base, cela signifie entre deux pôles opposés. Autrement dit, on passe, par exemple d’une humeur complètement euphorique ou sotte à une humeur complètement dépressive durant laquelle on voit tout en noir.

Auteure : Élisa, 16 ans, Chaudfontaine

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La revanche du pied

La revanche du pied

Depuis toujours, Vital veut jouer au foot. Le début de sa carrière est compliqué… Très vite, il est remercié par sa première équipe… Est-ce que cela s’arrêtera là ? Découvrons-le tout de suite !

Je veux jouer au foot

À 8 ans, j’arrive en Belgique et je décide d’aller directement m’inscrire dans un club de foot. Après un mois à peine de jeu récréatif, de jeu pour le plaisir, le bilan tombe : je suis nul. Le directeur du club avertit mes parents. Pour lui, je freine l’équipe, si je veux continuer le foot, il va falloir que j’aille dans une équipe moins forte. De mon côté, obstiné, je m’améliore doucement, très doucement, mais surement. Jusqu’au jour où je décide de regarder des vidéos YouTube pour m’en inspirer et m’améliorer.

Je progresse

Là, je me vois progresser à la vitesse de l’éclair. Le pas de souris, c’en est terminé pour moi. Je deviens le plus fort de mon équipe, je passe même, avec succès, un test dans une équipe de haut niveau ! Après deux années passées dans cette nouvelle équipe, je me dis qu’il est temps de passer, encore, à la vitesse supérieure. Je rejoins alors une meilleure équipe. À ce stade, je joue contre ma première équipe et elle perd tous les matchs contre nous.

En route pour la gloire

Dans mon ascension, je frôle du pied droit des stades de plus en plus impressionnants. Mon équipe voyage beaucoup et je commence à jouer des tournois contre des équipes pros. Dans mon for intérieur, je me dis qu’un jour, peut-être, je serai recruté par une de ces équipes. Le dernier tournoi en date s’est déroulé dans le stade du FC Bayern Munich (1), on a joué contre eux, contre l’AC Milan (2) … On a terminé le tournoi à la cinquième position sur douze ! Le plus drôle dans l‘histoire, c’est que, aujourd’hui, mon ancienne équipe s’en mord les doigts. Elle voit mon potentiel. Elle m’a même demandé de revenir mais j’ai dit non, car les frais d’inscription coutent plus cher. En réalité, j’ai surtout refusé car c’est extrêmement satisfaisant d’être désiré par quelqu’un qui vous a d’abord rejeté.

1. Le Bayern Munich est un des célèbres clubs de foot de la ville de Bayern, en Allemagne. Depuis sa création en 1900, ce club a remporté de très nombreux trophées : 30 fois le championnat d’Allemagne, vingt fois la Coupe d’Allemagne, cinq fois la Ligue des Champions, plus importante compétition des clubs européens. 2. L’AC Milan, ou Associazione Calcio Milan autrement Association de football de Milan, est un grand club de foot italien, lui aussi doté d’un palmarès impressionnant.

Auteur : Vital, 13 ans, Moresnet

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Délinquant sans autre choix

Délinquant sans autre choix

Au mois de juin 2019, une équipe de Scan-R s’est rendue à l’Institution Publique pour la Protection de la Jeunesse (1) de Saint-Hubert. Elle y a rencontré une dizaine de jeunes. Voici le texte de Sébastien, 17 ans, et donc mineur. Suite à différents faits qui l’auraient directement amenés en prison s’il avait eu un an de plus, il a été condamné à passer plusieurs mois en Institution Publique pour la Protection de la Jeunesse ou IPPJ (1). Il ne nie pas les actes qui l’ont conduit là-bas, il ne se plaint pas. Son souhait ? Que ceux et celles qui en ont le pouvoir aident les jeunes au plus vite, sans les laisser s’enfoncer dans la délinquance.

Dérapages

Je suis un jeune de 17 ans comme la plupart des autres sauf que, après quelques problèmes intrafamiliaux, j’ai dérapé, bien dérapé… Tout a commencé par le décrochage scolaire et une consommation excessive de drogues douces. Suite à cela, la veille de mes 16 ans, j’ai été mis à la porte de chez mes parents. Perdu, sans logement, j’ai vécu dans la rue. Un jour, sur les conseils d’amis proches, j’ai franchi la porte du Service de l’Aide à la Jeunesse (SAJ) de mon coin. Comme j’avais très peur d’être placé, j’ai modifié la vérité tout en insistant sur le fait que j’étais sans logement. Le SAJ m’a alors proposé un séjour de rupture au Maroc. J’étais convaincu qu’à mon retour, je serais bronzé mais sans toit, ce qui ne sert à rien. Les procédures du SAJ prennent un temps fou (les papiers, les rencontres avec les parents, les réunions, etc). Finalement, rien ne s’est pas fait.

Peu soutenu

Si je parle ce n’est pas pour me plaindre, c’est pour alerter. Je pense que la jeunesse pourrait être plus soutenue. Si, durant les 10 mois passés dans la rue, un ami et mon grand-frère, dépannaient comme ils le pouvaient, je n’ai, à aucun moment, été pris en charge… Je voulais avancer sur l’idée d’autonomie. Cette autonomie est une des possibilités offertes par le SAJ. Si cela me semblait très intéressant, le problème est que les choses prennent des mois pour se réaliser et que du temps, je n’en n’avais pas.

Délinquance

Sans aide financière ou sociale, j’ai fait ma route et elle n’était pas belle. J’ai commencé par vendre du cannabis, j’ai arraché des sacs à mains… L’argent appelle l’argent et vue la société dans laquelle on vit, il m’en fallait toujours plus. J’ai fini par braquer des petits commerces. La vie de rêve avec habits chics, smartphone dernière génération et chaussures de marque, devenait réalité pour moi. J’avais ce que je voulais et je me sentais super puissant. J’avais enfin de l’argent. Rien, plus rien, ne pourrait jamais m’arrêter.
Je me suis fait interpellé mais j’ai réussi à m’échapper. Après deux semaines à me cacher un peu partout, la police m’a attrapé. J’étais anéanti. La vie de rêve c’était fini. J’ai avoué.

Mon réveil

Je suis en IPPJ. Peut-être que ce passage en IPPJ va m’aider. Le fait d’être enfermé ici fait que je bénéficie d’aide, celle dont j’avais tant et tellement besoin quand j’étais dans la rue. J’ai parfois l’impression que pour pouvoir en bénéficier, il a fallu que je fasse ces vols, braquages. Maintenant, je suis pris au sérieux et on ne m’embête plus avec des bêtes questions du genre, “tu ne retournerais pas vivre chez ton père ?” J’ai un peu de chance dans ma malchance… Le fait de ne pas avoir été en ville m’a mis à l’abri de certaines tentations.

Le réveil du monde politique ?

Une année s’est écoulée entre ma vie à la rue et ma vie à l’IPPJ. Un an. Un an, c’est le temps qu’il m’a fallu pour devenir un « délinquant » et vivre en marge de la société. C’est seulement une fois bien ancré dans la « délinquance » que tous les services se bougent le cul pour m’aider. J’espère maintenant y arriver, recommencer l’école et / ou trouver du travail. Je souhaite en finir avec la rue et trouver un logement. Je souhaiterais enfin pouvoir vivre plus ou moins comme une autre personne de mon âge. S’il vous plaît, si vous êtes un acteur institutionnel ou politique, essayer de trouver de meilleures solutions pour les jeunes qui, comme moi, sont perdus. N‘attendez pas qu’ils soient bien ancré dans la « délinquance ». C’est difficile d’en sortir.

(1)Selon la loi, une IPPJ est un centre fermé pour personne délinquante de moins de 18 ans. Tout en protégeant la population de ces jeunes, ces centres doivent permettre à leurs pensionnaires de se reconstruire, de se réinsérer dans la société, dans leur famille, dans leur école. La vision des jeunes qui y passent et parfois plusieurs mois, parfois plusieurs fois, n’est pas celle-là. Elles et ils y voient plutôt une prison.

Auteur : Sébastien, 17 ans, Liège

Cet article a été produit lors d’un atelier Scan-R

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Un garçon, ça peut pleurer (mais pas trop quand même)

Un garçon, ça peut pleurer (mais pas trop quand même)

Pour Matthieu, il n’est pas aisé de vivre et d’exister pleinement dans une société qui attend des garçons qu’ils soient insensibles, qu’ils cachent toutes leurs émotions. Ce qu’il voudrait, c’est être libre d’exprimer ce qu’il ressent sans être considéré comme un faible, un couillon.

Les cartes magiques

La plupart des parents diraient à leur garçon que, après une chute, il ne doit pas pleurer, que c’est un homme fort et qu’un homme ne pleure pas sinon… c’est une fillette. Moi, mes parents m’ont dit : « explique-moi où tu as mal ? Ça pique, ça brule ? … » Grâce à cela, j’ai appris à exprimer mes émotions. Je me souviens d’un jeu de cartes un peu spécial. Chaque carte représentait une émotion ou un sentiment. Avant d’aller me coucher, après chaque dispute ou contrariété, je choisissais une carte pour visualiser ce que je ressentais. Un peu plus tard, on en parlait avec maman, on discutait des cartes choisies, de ce qui se passait en moi.

Gérer les émotions

Grandissant, j’ai laissé les cartes de côté et j’ai découvert deux manières de gérer ses émotions. Je m’en sers aujourd’hui encore. La première, j’utilise le verbe, j’arrive à mettre des mots – très précis – sur mes sentiments, soit dans mon esprit, soit sur une feuille de papier. J’écris, je m’évade et extériorise ma sensibilité sur papier. L’écriture me permet de me comprendre, de visualiser mes émotions. Ma seconde technique, c’est de me promener dans la nature, d’y faire le vide dans mon esprit, de me concentrer sur autre chose que mes problèmes directs. Grâce à cette bouffée d’air frais, je peux prendre du recul et remettre mes actes en question. Je parviens alors à accepter, à comprendre ce que je ressens.

Les autres

À l’école, j’accumule frustration, colère et tristesse. Je suis avec un groupe que je juge inintéressant, un groupe dans lequel je ne me sens pas à ma place. Je rêve de me terrer au fond d’un terrier et de ne plus voir personne. Dans ces moments-là, faute de ne pas avoir cours en forêt, je prends mon bloc et j’écris, je déroule mes pensées et mon énervement s’envole avec les mots. Mes réflexions, mes remises en question se bousculent entre les lignes, mes idées les plus sombres et ma colère se retrouvent gravées sur ce bout de papier. Mes phrases me permettent de m’évader, de faire s’envoler le poids que j’ai sur le cœur.

Écrire pour la poubelle

Grâce aux cartes magiques puis à mes stratégies de gestion émotionnelle, je suis persuadé d’avoir dépassé les injonctions machistes de la société. Il y a peu, je me suis rendu compte que je n’avais trouvé aucun substitut à la personne avec laquelle je partageais mes émotions, quand j’étais enfant, ma mère. Aujourd’hui, ces feuilles qui me servent d’exutoire lyrique se retrouvent systématiquement à la poubelle. Je n’ose même pas imaginer de montrer ce texte a quelqu’un. Honte, pression, peur du regard des autres. J’ai beau avoir eu des parents qui m’ont appris à me comprendre, exprimer mes émotions reste très compliqué. Comme tout le monde, j’ai baigné dans une société patriarcale : on nous disait de ne pas pleurer car nous étions des hommes. Les superhéros des films n’ont pas peur, sont virils et musclés. Dans beaucoup d’aspects de notre vie, nous sommes au contact du cliché de cet homme grand, beau, fort, qui n’a peur de rien. Un peu comme le prince charmant des Disneys qui ont bercé notre enfance. Ce que la société m’a appris reste ancré au fond de moi. C’est une révélation pour moi : inconsciemment mais constamment, j’apprends et utilise moi aussi ces stéréotypes.

Être vrai

Comment apprendre à exprimer ses émotions dans un monde qui nous dicte de faire face à toutes nos difficultés sans jamais montrer aucune faiblesse, aucune faille ? Nous subissons tous cette pression sociétale depuis toujours. Lequel d’entre nous ne porte pas une caisse remplie de livres sans broncher alors que la douleur se fait sentir dans les avant-bras ? Lequel d’entre nous ne retient pas ses larmes lors d’un enterrement ? Cette pression deviendra de la honte si nous ne parvenons pas à tenir, à résister face à nos émotions. C’est dommage car ce processus de résistance et d’imperméabilité dans l’échange ne m’aide pas dans mes relations aux autres. Tisser de vrais liens sans avoir besoin de construire des murs nécessite de prendre un risque, celui d’oser partager aux autres ce qui m’habite vraiment. Bref, j’ai envie d’y travailler, c’est, et ce sera, un travail de longue haleine mais il en vaut la peine. C’est un travail d’humilité, je suis conscient que j’ai été et suis influencé par le contexte socioculturel dans lequel j’évolue.

J’y arriverai et vous ?

Il me faut apprendre à accepter les sanglots libérateurs en cas de tristesse, il me faut apprendre à ne plus avoir honte de laisser un ami·e plus baraqué·e que moi porter un sac de courses. Libérons-nous de cette muselière qu’est la société et laissons nos émotions prendre le dessus jusqu’à nous submerger !

Auteur : Matthieu, 16 ans, Clavier

Cet article a été écrit lors d’un atelier Scan

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