Réfugié et confiné

Réfugié et confiné

C’est par d’improbables chemins, des routes plus dangereuses que curieuses que Sami est arrivé en Belgique. Aujourd’hui, en attente du statut de réfugié qui lui permettrait de poser ses valises et ses souvenirs, il nous explique le confinement vécu d’un centre d’hébergement.

De l’Éthiopie à la Belgique

J’ai 20 ans, je suis éthiopien. J’ai quitté mon pays quand j’avais 9 ans et demi en compagnie d’une mère « d’adoption ». Un soir, à la tombée de la nuit, avec un sac comme seul bagage, nous avons rejoint 12 autres personnes pour monter dans une camionnette et rouler en direction du Soudan. Mon voyage a continué vers la Lybie, l’Italie, la France et enfin la Belgique. J’ai alors 17 ans quand j’arrive à Bruxelles. Cela fait 2 ans que je vis entre le parc Maximilien et les centres d’hébergement. Quand ce n’était pas le confinement, j’avais la chance de faire du bénévolat. Mes journées étaient alors bien occupées.

Confiné

Après un mois de confinement, la routine dans le centre s’est installée. Il est 9h, je me réveille dans le dortoir avec 17 autres personnes. J’ai mal dormi, il y a du bruit : les téléphones qui sonnent, le va-et-vient des autres résidents qui oublient d’éteindre les lumières, le personnel qui vient chercher du matériel, les ronflements, les flatulences, … Mais qu’importe, je suis content d’être là.

Douche, café, clope

Je prends une douche, je vais boire un café, fumer un clope, et je réfléchis à ce que je vais faire aujourd’hui. Passer le temps. Je n’aime pas ne rien faire, je m’ennuie, alors je pense. Et quand je pense, le temps ne passe pas vite. Mes pensées se perdent dans le passé, ça me fait mal, je préfère voir l’avenir. L’avenir, pour moi, c’est avoir des papiers, faire une formation, améliorer mon français, avoir un travail normal. J’aimerais devenir pompier, infirmier, ambulancier,… Je veux aider les autres sans rien attendre en retour. Mais, ça prend du temps d’avoir des réponses pour les papiers et on ne connaît pas l’issue. L’incertitude est grandissante… Plus le temps passe, plus mon moral diminue mais je garde espoir. L’espoir… c’est Dieu qui me le transmet.

Bouger

Fatigué ou non, je décide de sortir. Je n’ai pas trop envie d’avoir quelqu’un qui me parle. J’aimerai lire tranquillement mais on vient souvent me solliciter. Alors, je prends le métro masqué dans n’importe quelle direction et je marche pour rentrer au centre. Je découvre Bruxelles, les Bruxellois, la vie à l’européenne. Je passe le temps. Je suis seul, la solitude ne me dérange pas. Parfois, un ami du centre m’accompagne. Vers 17h, je fais un peu de sport, je reprends une douche, je prie, je fume, j’écoute de la musique, je lis les infos, je discute avec des amis sur les réseaux sociaux, je mange, je fume, je discute,…

J’essaye de ne pas penser, de garder l’espoir pour un avenir meilleur.

A écouter aussi en podcast ici

Auteur : Sami, 20 ans, Bruxelles

Cet article a été écrit lors d’un atelier Scan-R à distance

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Jeunes des quartiers, décrochage scolaire, parcours personnel et rêve… Basma, nous parle de tout cela. Pour elle, il faut tout remettre sur le tapis et lancer une nouvelle association qui porterait la jeunesse vers un monde plus diversifié que celui d’aujourd’hui. Cette association, voici comment elle l’imagine et pourquoi.

“Désolé Basma, on n’a pas les diplômes requis pour pouvoir nous occuper de toi”

Cette phrase je l’ai entendue l’été passé, lors de mon renvoi d’une ASBL bruxelloise, je me suis sentie différente, avec des problèmes psychologiques peut-être, abandonnée, j’étais perdue, en panique. Ils savaient que j’avais besoin d’eux et que pour ne pas décrocher le fil scolaire j’ai besoin d’un encadrement. Et avant d’entamer ma dernière année, j’étais sur le point de décrocher. Cette phrase s’est immergée au fin fond de mon cerveau, comme un bateau qui coule. Aujourd’hui, j’ai pu et j’ai su me recentrer sur moi-même, j’ai pu réfléchir aux études que je j’entamerai l’an prochain, à mes futurs projets. L’un d’eux est l’ouverture d’une ASBL qui, justement, lutte contre le décrochage scolaire que j’ai vécu.

Mon association

Pour aider un maximum de jeunes, mon ASBL sera immense ! Elle aura 4 étages, les 2 premiers seront dédiés à l’école, ils permettront de ne pas perdre le fil de la matière et de la comprendre, ensuite le 3ème étage sera aménagé en petite salle de sport afin que ceux qui n’ont pas les moyens pourront continuer à garder une bonne ligne. Le dernier étage sera là pour pouvoir se détendre, se retrouver toutes et tous ensemble et pourquoi pas, partager un bon couscous maison, apprendre le lingala. Un jour du week-end sera consacré à la présentation d’une des 184 nationalités qu’il y a à Bruxelles, cela nous permettra d’en savoir plus sur la culture de tout le monde.

Garder la force

Mon ASBL sera là pour accompagner les jeunes durant leur année scolaire, les aider à trouver leur motivation pour, toujours, avoir soif de réussite. Quand on pense à un jeune en décrochage scolaire, on pense automatiquement aux garçons alors que non, la preuve, je suis une fille. La déscolarisation a plusieurs facettes que certaines organisations négligent. Pour moi, ils veulent simplement trouver les moyens d’éviter le décrochage sans s’inquiéter de ce qui a conduit à ce décrochage. Est-ce que ce sont facteurs individuels, familiaux ou scolaires ? Cette année, j’ai à un moment donné décroché… Je ne voyais pas l’intérêt de ce qu’on apprenait à l’école, on ne m’expliquait pas le pourquoi du comment, on me laissait dans le flou, je ressentais un manque de considération de la part de certains professeurs, j’avais besoin d’encouragements et s’ils étaient présents, ce n’était pas assez pour moi. Je décrochais plus encore.

On peut tou·tes réussir

Je veux écouter ces jeunes, leur demander de venir telles qu’elles, tels qu’ils sont. Je veux les encourager à s’accepter, si on ne s’accepte pas soi qui nous acceptera ? Je veux leur montrer que malgré leur milieu, ils ne doivent pas penser qu’ils n’arriveront à rien, que malgré un sentiment d’infériorité qu’ ils ont peut-être, on est fait de chair et d’os et que ce ne sont pas les moyens matériaux qui font notre réussite mais nos moyens intellectuels. Mon ASBL sera la meilleure car elle mélangera les jeunes de tous les quartiers de Bruxelles. La première chose qui me vient à l’esprit quand j’entends le mot Bruxelles, c’est l’aspect multiculturel, il y a 184 nationalités à Bruxelles et je crois, qu’il faudrait les rassembler, voire les mélanger, ensemble on est plus fort et j’ai l’impression qu’on sépare tout le monde. Les jeunes des quartiers, plus fliqués que les autres, vivent avec un sentiment de différence, d’infériorité. Je crois qu’ils sont persuadés que, n’ayant pas les moyens de réussir, ils n’y arriveront jamais, alors ils laissent tomber, arrêtent les cours, étudier ça sert à quoi ? Étant donné qu’au final, personne ne voudra les embaucher, car ils ont un prénom trop maghrébin ou une tête trop “foncée”.

Garder la force

Cette crainte m’envahit aussi quand je pense au futur, je me demande : est-ce que même si j’ai tous les diplômes du monde, je vais arriver à trouver un travail ? Est-ce que quelqu’un voudra travailler avec moi ? Est-ce qu’on va m’accepter comme je suis, avec mes différences ? Moi, je ressens un sentiment de différence, après certains évènements qui se sont produits ici, j’ai vu dans le regard de certaines personnes qui m’entouraient de la peur, de la méfiance à mon égard, on me faisait comprendre que je n’étais pas à ma place, que j’étais peut-être de trop et que je n’avais peut-être pas ma place dans ce pays. Moi, je veux donner envie d’aller à l’école, envie de vouloir avoir un diplôme, envie d’avoir la meilleure place possible dans la société. Moi, je veux les aider comme on ne m’a pas aidé, je veux avoir confiance en eux comme on n’a pas eu confiance en moi, je veux les soutenir et ne pas les laisser tomber comme on m’a laissé tomber.

Auteure : Basma, 18 ans, Bruxelles

Cet article a été produit lors d’un atelier Scan-R à distance

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Battons-nous pour le monde d’après

Battons-nous pour le monde d’après

Esmeralda est une combattante, elle garde le poing levé et le coeur vaillant pour tenter d’avancer, pour tenter de faire avancer tout le monde ! Peu découragée par la Covid-19, elle propose des pistes pour que tout cela nous soit utile.

Nous, les jeunes, sommes vulnérables. Ce n’est pas tant le coronavirus qui m’inquiète, mais ce qu’il va se passer après, récession, changements climatiques, inégalités, chômage, perte de la biodiversité… c’est nous qui allons payer ! Notre gouvernement préconise un retour à la normale le plus rapide possible, alors que cette pseudo normalité apparaissait déjà, pour moi, comme une crise immense. Ne nous attendons pas à ce que nos responsables initient un changement de cap. Si nous voulons aller vers un monde plus juste, plus solidaire, il faudra se battre.

Impliquée

Depuis plusieurs années, je m’engage dans différents projets pour tenter, à mon échelle, d’améliorer le monde. J’ai commencé par des actions individuelles, supprimer ma consommation de viande, me déplacer à pied, acheter local, … J’ai ensuite lancé, grâce à mon travail, quelques petits projets collectifs, j’ai mis en place un compost collectif dans mon quartier. Consciente que ces actions étaient utiles, mais ne permettaient pas forcément de répondre à l’urgence climatique, j’ai candidaté pour représenter les jeunes francophones belges à la COP25 (1), conférence des Nations Unies (2) sur le climat en décembre 2019. Dans le cadre de ce mandat, j’ai pu m’engager à un tout autre niveau, en rencontrant des politiciens, en m’associant à d’autres acteurs de la société civile, et en appréhendant un peu mieux le fonctionnement de notre monde. Les activistes climatiques n’ont jamais été aussi présents que depuis l’an dernier.

Se faire entendre

Toutefois, le confinement et son issue incertaine nous ont poussés à revoir les moyens d’agir. Descendre dans la rue est devenu inconcevable. Les médias sont submergés par les informations sanitaires. Les rencontres politiques ? Oublions… Alors comment pouvons-nous agir pendant et après cette crise ? Depuis plusieurs semaines, je me suis penchée sur les nouveaux modes d’action pour tendre vers un monde un peu meilleur.

Agir

La première action que je propose est de s’informer et d’informer. Nous vivons dans un monde complexe qu’il est important de comprendre afin d’investir son énergie dans des actions qui ont réellement un impact. Le confinement offre à beaucoup de personnes du temps supplémentaire pour s’informer, réfléchir, et partager des idées. Les cours gratuits en ligne foisonnent. Les articles et vidéos émergent de toute part. Profitons-en pour enrichir notre pensée, et partager les contenus les plus intéressants sur les réseaux sociaux ou dans des discussions vidéo.

Ensemble

Ma deuxième piste d’action est le renforcement des réseaux de solidarité locale. Durant cette crise sanitaire, de nombreuses personnes ont potentiellement besoin d’aide : malades, personnes vulnérables au virus, personnel soignant, etc. Quelques gestes simples permettent de s’entraider dans nos quartiers : apposer un autocollant sur sa boîte aux lettres montrant qu’on est prêt à aider, coller un mot dans l’ascenseur, créer un groupe de discussion en ligne… Ces nouveaux réseaux pourront bien entendu persister après la crise, améliorer notre quotidien, et nous aider à surmonter les prochains obstacles, car il y en aura.

Se mobiliser

La troisième action que je propose est de créer, de rejoindre ou de soutenir des collectifs qui proposent une vision alternative du monde et qui diffusent des propositions concrètes, à une large échelle. À titre d’exemple, les marches pour le climat en ligne ont permis de rassembler de nouveaux publics, qui ne peuvent par exemple pas se déplacer en temps habituel. À l’heure où une large partie de la population passe encore plus de temps sur les écrans, les réseaux sociaux sont devenus un terrain de choix pour nos revendications.

Se recentrer

Pour terminer, le confinement est également le moment où les activistes peuvent prendre soin de leur santé. Moi-même souvent débordée par une quantité de projets et d’actions, et au bord de l’épuisement, je trouve que le confinement est la période idéale pour aussi se recentrer sur soi et reconsidérer son rythme de vie. En effet, comment pourrions-nous continuer à nous battre pour un monde plus résilient, si nous même sommes constamment au bord de la rupture ? C’est donc maintenant ou jamais que nous pouvons retrouver une certaine résilience personnelle.

 1. Une Cop, (Cop, pour Conferences of Parties ou en français, Conférences des États signataires) est une assemblée internationale qui réunit les pays ayant décidé de travailler, ensemble, à la problématique du climat. La première conférence a eu lieu en 1995. La dernière, la COP 25, qui devait se dérouler au Chili c’est finalement déroulée à Madrid. Le but de ces conférences, arriver à un accord qui permettrait de minimiser l’impact de l’activité humaine sur le climat. Il est rare, hélas, que ces conférences débouchent, réellement, sur de grands changements.  

2. Au sortir de la seconde guerre mondiale, et pour favoriser le maintien de la paix dans le monde, est née, en 1945 l’Organisation des Nations Unies (ou ONU). Elle rassemble aujourd’hui 193 pays en font partie. 

Auteure : Esmeralda, 27 ans, Verviers

CET ARTICLE A ÉTÉ PRODUIT LORS D’UN ATELIER SCAN-R À DISTANCE.

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Un confiné, in fine termine con ?

Un confiné, in fine termine con ?

Jusqu’il y a peu, Jacob avait bien du mal à se réveiller. Si, au départ, le confinement s’annonçait intéressant pour lui… La situation s’est compliquée avec les prolongations. 

Une dernière bière

Début mars, je savoure une bière trappiste dans un café avec mon ami Victor. L’occasion pour lui de me faire le récit des premières semaines dans son nouveau travail. Victor est un peu plus âgé, il a déjà commencé à travailler en février dernier. Il représente indéniablement un modèle pour moi. De mon côté, je m’apprête à rejoindre ma famille dans les Alpes deux jours plus tard. Perspective d’un plein de vitamines D. Il se trouve que j’en ressens le besoin de ces vitamines D. Étant en dernière année de master, je souhaite profiter d’une petite pause avant d’achever mon mémoire, dernière étape de mon parcours académique. Tous les éléments sont réunis pour un agréable moment. Les membres de ma famille sirotent déjà des chocolats chauds sur une terrasse ensoleillée, ne manquant pas de partager ces moments sur WhatsApp. Pour tout vous dire, j’ai même fait l’effort de comprendre le fonctionnement de la machine à laver. C’est dire comme je me languis de ces pistes de ski.

Deux semaines seulement !

Seulement, voilà, mes désirs vont rapidement s’obscurcir. Les acteurs politiques m’empêchent de partir. Je risque de moisir. Un virus de prime abord inoffensif se métamorphose en pandémie impromptue. Le couperet tombe, nous voilà confinés. Pour deux semaines. Étant de philosophie optimiste, je fais le deuil de ce voyage. Pas de virages enneigés cette année. Et puis, finalement, il est grand temps d’attaquer la fin d’année. Mon mémoire va m’occuper. J’ai des lectures à n’en pas manquer. Deux semaines passent, la famille est rapatriée, la famille est confinée. La famille étant nombreuse, les repas sont animés. Quel plaisir, d’habitude, je ne les vois que très peu. Mon mémoire avance, mes lectures avancent. J’ai rebondi. C’est certain la COVID-19 rime avec sang neuf. C’est plein de dynamisme que je me lève chaque matin. 

Le premier jour de trop

Le confinement est prolongé. C’est le moment où tout a basculé. L’entrain du jour un laisse place à un fastidieux jour vingt-deux. Le plaisir des retrouvailles familiales finit par s’estomper. Je suis toujours confiné. Je suis plutôt cantonné. Mon mémoire – naguère si séduisant à mes yeux – m’ennuie un peu. Après tout, seul mon promoteur sera lecteur. Éventuellement ma mère, mais cela relève plutôt de la chimère. Ce que raconte ma famille lors des dîners parfois m’ennuie. Je m’ennuie. Le dynamisme des premiers jours semble parti faire un tour. 

On s’enfonce

Deux semaines plus tard, je trouve difficilement la force de me lever. Le courage me manque. Le confinement semble durer. Nous avons été dupés, deux semaines sont devenues huit semaines. Je m’ennuie toujours. Chaque jour confiné entame un peu plus mon optimisme. Afin de rompre toute habitude, de chasser ces idées dépressives. Je téléphone à mon ami, Victor. Il me prodigue toujours de bons conseils. Il pourra m’aiguiller. Sauf que, lui aussi confiné, s’avère être abimé. Son emploi est fébrile. Va-t-il être remercié comme bon nombre de nos concitoyens ? Il est inquiet. Je suis inquiet pour lui. Je suis inquiet tout court. Mon avenir, notre avenir est indécis. J’ai du mal à rester optimiste. Il se pourrait qu’un confiné, in fine termine con. Il termine con en ce sens qu’il perd confiance. Son immobilisme improvisé remet en question ses acquis, ses envies. Son immobilisme improvisé remet en question l’envie d’acquis. Le confinement a ses raisons que la raison ignore. En espérant que ces quelques mots ne soient que facétie et que le confiné que je suis, lorsqu’il déconfinera, in fine ne terminera pas con.

 

Auteur : Jacob, 23 ans, Rhode-Saint-Genèse

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Le choix de l’optimisme

Le choix de l’optimisme

Le confinement arrive, lentement, à son terme ; les dates s’enchaînent, chacune étant une étape supplémentaire vers le déconfinement, chacune agrandissant le sourire de ceux qui y étaient contraints. Le confinement n’est pas une situation aisée à vivre. Elle incite davantage à la plainte qu’à la joie. Je suis moi aussi confinée, c’est un constat sans équivoque. Cependant, je suis aussi consciente d’une chose ; l’opportunité que nous avons tous et toutes de voir dans ce confinement un moment de remise en question, de remise en place, d’acquisition de nouvelles compétences. C’est de ce point de vue-là que j’ai choisi d’analyser ce passage déconcertant.

Le contexte.

Il appartient à chacun d’entre nous, êtres singuliers d’une humanité aux pluriels variés, un monde propre, intérieur. Un monde dans lequel les seules voix qui retentissent sont celles créées par nos propres soins, celles que nos innombrables connexions neuronales décident de faire surgir d’on ne sait où. Ces voix, nous les ignorons la plupart du temps. On les délaisse au profit d’autres mondes, des mondes conçus par d’autres personnes, des mondes conçus dans le but – le plus souvent – de nous divertir, de nous « évader », de nous faire oublier le quotidien, ce quotidien si souvent réduit à cette simple et impitoyable locution : métro-boulot-dodo. Ces mondes sont bruyants, voraces en attention, chronophages et énergiquement vampirisants.

Je m’interroge

À quel moment prenons-nous le temps d’écouter notre monde interne ? Laissons-nous, parfois, ces voix surgir de notre esprit, si soigneusement barricadées au fil de nombreuses années d’efforts passés à le former, à l’assagir, à limiter les expressions de notre subconscient ? Au contraire, tentons-nous souvent de les faire taire, et pire parfois, en avons-nous peur ? Il est vrai que ces dites voix, ces expressions sans filtres de l’être de chair et de sang que nous sommes, ne sont pas des poètes menteurs, loin de là ! Elles nous disent les plus simples et pures vérités, elles n’ont jamais peur de vexer ou brusquer leur hôte ; nous ne pouvons absolument rien leur cacher ! Un dialogue avec nous-même, avec ces miroirs internes, peut se révéler utile, apaisant, voire même nécessaire à l’extinction d’un conflit interne, de ceux qui nous incendient le cœur sans aucune pitié, et le réduit, petit à petit, à une carcasse dure et froide. 

Une prison ? Non, une chance et des défis

C’est pour tout cela que j’ai choisi, de voir en ce confinement imposé, une occasion unique. Je dirais même… une chance ! J’ai pu terminer le long processus de connaissance de moi-même démarré il y a quelques années. Quelle joie de découvrir l’immense jardin qu’abrite mon esprit. Espace infini qui ne connaîtra plus aujourd’hui, je le sais,  aucune limite ! Je me suis aussi lancé le défi d’arriver à un niveau B2 en néerlandais. Parmi mes autres décisions : devenir scriptural-ambidextre (1) d’ici 3 ans, ma main gauche découvre qu’elle ne servira désormais plus de simple assistante. J’améliore ma pratique de la guitare, j’écoute le chant des oiseaux, suis mes cours en ligne – que cela est difficile de garder ma motivation intacte ! Je suis des tutos pour apprendre à danser la samba ou à danser du ventre, et je marche tous les jours une heure sur le tapis électrique de ma mère.

Lire, lire, lire

Je lis plus, beaucoup plus, dors plus, tellement plus, passe tant de temps avec ma maman, elle aussi, partiellement confinée. Et puis j’écris, de plus en plus… je pense vouloir, entre autres, devenir écrivaine. Peut-être que cela est un rêve fou, mais plus je lis, plus j’ai l’impression que ces auteurs – Virginia Woolf, Oscar Wilde, Jack London, Colette (2), pour ne citer qu’eux – je les connais, je les comprends, j’ai l’impression qu’ils me comprennent. J’ai l’impression que si j’avais pu dîner avec eux ne serait-ce qu’un soir, j’aurais vécu le plus beau des moments de ma vie. J’ai l’impression qu’ils me disent tous « lance-toi ! N’aie pas peur ! ». L’avenir me dira s’ils auraient eu raison d’y croire. À part cela, il est une autre chose que j’ai réalisée, une chose dont je prends conscience un petit peu plus chaque jour ; 24h ce n’est vraiment pas assez pour tout faire, je me sens même débordée parfois !


Les gens

En ce qui concerne les contacts sociaux, eh bien ma famille me suffit amplement ! Nous sommes 6 à vivre dans un logement pas très grand, je ne manque donc pas très souvent de contacts sociaux. Je n’ai pas beaucoup d’amis, dès lors il est plus facile pour moi de vivre correctement le confinement, les contacts téléphoniques me suffisent encore pour l’instant. Ce qui me manque par contre, ce sont mes sorties, mes tête-à-tête avec moi-même : un petit restaurant repéré quelques jours, semaines, mois auparavant lors d’une de mes pérégrinations solitaires dans Bruxelles, ou sur un site. Après le restaurant, une séance cinéma, le film ayant été soigneusement choisi quelques heures plus tôt, ou le plus souvent sur un coup de tête, durant le repas. Ce qui me manque ce sont les rencontre faites en rue, avec de beaux jeunes hommes, ces rencontres menant souvent dans un café ou nous commandons des boissons, ou nous flirtons sans certitude pour lui d’obtenir le précieux et convoité numéro de téléphone. Ce qui me manque, c’est de me balader au centre-ville, l’après-midi ou le soir – surtout en cette période de l’année, où le printemps s’est installé et nous déverse sa chaleur douce et ponctuée de coup de vent frais – voir les rues pleines de mondes, de sourires, de rires, de discussions tantôt calmes et sereines, tantôt passionnées et tumultueuse. Ce qui me manque c’est de m’asseoir sur un banc sans avoir à observer de distanciation sociale, sans avoir à poser un regard compréhensif sur cette maman qui me jette un regard inquisiteur lorsque je commets l’erreur de m’asseoir trop près de son enfant. J’aimerais retirer ce masque qui m’étouffe, m’encombre les lèvres et les narines, me gratte le haut du nez, fais glisser mes lunettes de leur piédestal, afin de sourire à cet enfant. 

Et après ?

Après cet épisode étrange et perturbant de nos vies, de l’année 2020 – d’ailleurs, ne pourrions-nous pas la recommencer l’année prochaine ? – que retiendrons-nous de tout cela ? Que déciderons-nous de garder, de célébrer, d’exhiber fièrement ? Et que déciderons-nous, ou plutôt tenterons-nous d’oublier, quels sont les sentiments, les pulsions, les peurs et craintes que nous tenterons par tous les moyens d’exorciser ? Ce sont dans ces questions que je choisis désormais de tourner mon regard.

1. Ce néologisme – faussement savant – signifie que je veux pouvoir écrire de façon fluide et sans aucune hésitation, sans aucun tremblement, avec mes deux mains.

2. Dans ses romans, l’Anglaise Virginia Woolf (1882-1941) traitait des impressions et des sentiments plutôt que d’intrigues. Oscar Wilde (1854-1900) était un homme de plume irlandais. Son oeuvre la plus célèbre, Le portrait de Dorian Gray, raconte l’histoire d’un jeune homme fasciné puis détruit par sa propre image. Jack London (1876, 1916) a publié de très nombreux romans et encore plus de nouvelles. Dans ses thèmes préférés, l’aventure, la nature. Les plus populaires de ses oeuvres ont été adaptées au cinéma. En 2015, le rappeur Nekfeu, a chanté Martin Eden, un des romans de London. Colette, (1873-1954) elle a été une des plus grandes auteur·es de France. Claudine (à découvrir ici sur les bancs de l’école) est son héroïne principale, qui lui ressemble quand même beaucoup, est éprise de liberté et se moque de ce qu’on en pense.  

Auteur : Zala, 24 ans, Bruxelles

Cet article a été produit lors d’un atelier Scan-R à distance 

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