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Longtemps, Eddy a écouté un rap qui racontait l’histoire d’un fils abandonné par son père. Nombreuses, très nombreuses furent les écoutes et Eddy finit par être persuadé que ce que le chanteur racontait n’était rien de moins qu’une vérité absolue. Avec le temps, il a évolué et est parti faire connaissance avec un inconnu… Son père.

Chanson pas douce que ne me chantait pas mon père

Je suis un très grand fan de musique. Tous les jours, depuis tout petit, je passe 50% de ma journée à en écouter. Ce que j’écoute a eu beaucoup d’influence sur moi. Vers les 14-15 ans, je me cherchais, me posais aussi énormément de questions. La plus brulante de toutes : pourquoi est-ce que mon père est parti quelque temps après ma naissance ? Par rapport à cet état de fait, j’ai longtemps été très influencé par une chanson en particulier. Elle est signée Tyler, The Creator et est titrée Bastard (1). Tyler y raconte son histoire, sa vraie histoire : comment il en est arrivé là et surtout, il insiste sur l’énorme contraste entre la forte présence de sa mère, au quotidien, et l’absence de son père qu’il n’a jamais vu. Tout au long du morceau, il a des propos très violents par rapport à son père. C’est en cela que je me suis reconnu, identifié. Ayant un père absent, je haïssais mon père autant qu’il haïssait le sien. Pour moi, comme pour lui, le père nous avait abandonnés, ma mère et moi.

Haï et inconnu

Grandissant, je ne savais pas ce que c’était d’avoir une figure paternelle. Je suis le dernier de la famille, tous mes frères et sœurs avaient grandi avec un « père », tous sauf moi. Je me suis souvent senti à l’écart par rapport à ça. Eux avaient eu un père, moi pas. Ça me brisait encore plus le cœur. Plus j’y réfléchissais, plus j’avais mal. Mon père était parti vraiment quelques jours après ma naissance. Vous vous rendez compte du sentiment de dégout que j’ai pu avoir à ce moment-là ? J’étais très proche de ma mère, et le suis encore plus aujourd’hui, par contre avec mon père, c’était très étrange. Pour moi, c’était comme un inconnu que je détestais pour des raisons peut-être pas du tout justifiées, sans même vouloir le comprendre ni quoi que ce soit. Bien évidemment, avec l’âge, les choses ont changé, au fur et à mesure de la musique que j’écoutais et surtout en grandissant.

Je ne suis pas Tyler

Vers 18-19 ans, je me suis enfin rendu compte à quel point cet artiste avait de l’emprise sur moi. Par son vécu similaire au mien, je m’identifiais très facilement. Je me voyais en lui, haïr mon père, à ce moment-là, me semblait normal. Plus de 5 ans après, j’ai compris que ce n’était pas ma vie, je m’identifiais à lui mais c’est tout. Moi, mon père, je le voyais mais à cause de cette chanson, je le haïssais sans pour autant aller lui en parler, j’ai vite compris qu’on ne vivait pas la même chose et c’est à ce moment que j’ai essayé de retisser les liens avec lui, pour mieux le connaitre. Avant cela, je l’ai haï à cause d’un simple morceau de musique.

La puissance du son

La musique est un facteur émotif puissant. Un jeune qui a un père absent, qui écoute cette chanson va accroitre son sentiment de haine pour son père. Le justifier par le fait que si un artiste reconnu le chante, c’est qu’il existe. Avec cela, on pourra conclure que la haine est tout à fait normale. Un passage m’a vraiment marqué : « Fuck a deal, I just want my father’s email. So I can tell him how much I fucking hate him in detail / Merde, je veux juste l’e-mail de mon père et je pourrai lui dire combien je le hais en détail ». Cette phrase m’a vraiment fait réfléchir et je me suis demandé pourquoi avoir autant de haine pour quelqu’un qu’on ne connait pas, pourquoi ne pas réfléchir de moi-même au lieu de l’écouter.

Papa

Aujourd’hui j’ai 20 ans et j’ai une relation très saine avec mon père et cette musique, je l’écoute toujours mais plus de la même façon. Elle me rappelle que cela a été un moment difficile dans ma vie et surtout mon évolution. Ça me fait du bien juste de l’écouter et de me dire que j’ai bien changé avec le temps.

(1) Tyler, The Creator (Los Angeles, USA, 1991) est à la fois rappeur, designer, graphiste, scénariste… Bastard est le titre de sa première mixtape et le titre du morceau dont Eddy nous parle. Elle a été publiée sur internet en 2009. Le son est disponible sur YouTube.

Auteur : Eddy, 20 ans, Liège

Cet article a été produit lors d’un atelier Scan-R à distance

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